Synthèse (Executive Summary) :

Ceci est le premier article d’une série co-écrite par Dama & Co et The Uplift, visant à décrypter les dynamiques structurelles du capital-risque à travers les écosystèmes africains. La version anglaise de cet article est disponible ici !

Cet article analyse l’écosystème du capital-risque en Afrique comme un marché structurellement inégalitaire, où les 4,1 milliards de dollars levés en 2025 masquent une concentration importante au sein d’un petit nombre de hubs.

Les flux de capitaux restent fortement regroupés au Nigeria, en Égypte, au Kenya et en Afrique du Sud, tandis que la majeure partie du continent opère avec un accès limité aux financements de croissance, malgré une activité entrepreneuriale soutenue.

Une analyse comparative du Kenya, du Sénégal et de l’Angola met en lumière trois trajectoires distinctes :

  • Des écosystèmes matures capables d’absorber des capitaux complexes.

  • Des marchés émergents contraints par leur taille.

  • Des environnements structurellement sous-financés et faiblement intégrés aux flux d’investissement mondiaux.

Au-delà de la géographie, l’analyse montre comment les effets de perception — en particulier l’accent excessif mis sur les « mega-deals » — faussent la compréhension de la distribution réelle du capital. Parallèlement, la part croissante de la dette (41 % en 2025) signale un changement profond dans les structures de financement et l’appétence au risque.

En définitive, l’article soutient que l’écosystème des startups en Afrique n’est pas un marché unique, mais un système à plusieurs vitesses où l’accès au capital reste inégalement réparti et façonné par la maturité des écosystèmes, la visibilité médiatique et la structure financière.

Bonne lecture !

Ce n’est un secret pour personne : l’écosystème des start-up en Afrique continue de capter l’attention, souvent à travers des levées de fonds spectaculaires qui confirment qu’il s’agit d’une scène à ne pas sous-estimer.

En 2025, selon les données consolidées de Partech, les start-up africaines ont levé environ 4,1 milliards de dollars, en combinant financements en equity et en dette. Cette dynamique s’illustre également par plusieurs opérations majeures : la proptech égyptienne Nawy a levé 52 millions de dollars, tandis que des acteurs comme Moniepoint au Nigeria ou MNT-Halan en Égypte ont franchi la barre symbolique des 100 millions de dollars.

À première vue, ces chiffres traduisent un écosystème en forte croissance, de plus en plus sophistiqué et attractif pour les investisseurs internationaux. Pourtant, derrière ces performances se dessine une réalité plus nuancée et surtout, profondément inégale.

Une croissance concentrée : l’illusion d’un marché homogène

Une lecture approfondie des données met en évidence une caractéristique structurante du capital-risque en Afrique : sa concentration extrême.

La majorité des financements se concentre dans quatre marchés clés: le Nigeria, l’Égypte, le Kenya et l’Afrique du Sud qui captent à eux seuls environ 72 % du financement total et plus de 80 % des investissements en capital. Cette concentration est encore plus marquée sur les opérations les plus avancées : près de 87 % des financements au stade “growth” sont absorbés par ces marchés.

À l’inverse, le reste du continent, soit plus de quarante pays, ne représente qu’environ 15 % des volumes investis, bien qu’il concentre près de 27 % des transactions.

Ce décalage est révélateur : l’activité existe, mais l’accès aux financements structurants demeure limité.

En d’autres termes, l’Afrique du venture capital n’est pas un marché homogène. Bien que les méga-deals, largement médiatisés, renforcent cette perception, l’accès au capital demeure profondément asymétrique à l’échelle du continent.

Dès lors, une question centrale émerge : L’écosystème africain est-il réellement unifié ou s’agit-il d’un marché à plusieurs vitesses ?

Une lecture comparative : trois trajectoires, trois réalités

Pour illustrer concrètement cette asymétrie, une comparaison entre trois marchés de l’investissement dans le secteur technologique : le Kenya, le Sénégal et l’Angola est particulièrement révélatrice.

Le Kenya s’impose comme l’un des hubs les plus matures du continent. Il combine un volume important de transactions avec une forte capacité à attirer des capitaux, notamment via des instruments diversifiés comme la dette. À lui seul, le pays a mobilisé près de 500 millions de dollars en financement par dette en 2025 (3), illustrant un écosystème capable d’absorber des montants significatifs et de structurer des opérations complexes.

Le Sénégal, à l’inverse, incarne un marché en structuration. L’activité y est réelle et en croissance, avec un nombre croissant de transactions et une meilleure visibilité auprès des investisseurs. Toutefois, les montants restent fortement dépendants d’opérations ponctuelles, souvent concentrées sur quelques acteurs ou soutenues par des mécanismes spécifiques (notamment la dette ou les financements concessionnels). Le Sénégal a mobilisé 139 millions de dollars de dette en 2025 mais avec seulement 2 transactions contre 84 millions de dollars de capital avec 10 transactions (4). Le passage à l’échelle reste donc limité.

L’Angola, enfin, représente un cas de décrochage structurel. Malgré un poids économique important lié à ses ressources naturelles, le pays n’a attiré qu’environ 10 millions de dollars de financement en 2025 (7 millions de dollars en capital(equity) et 3 millions de dollars en dette). Ce niveau est extrêmement faible au regard de son potentiel économique, et reflète un écosystème encore peu intégré aux circuits du capital-risque international, avec une faible densité de startups et un accès limité aux investisseurs.

Cette comparaison met en lumière une réalité essentielle: l’écosystème africain du capital-risque ne se développe pas de manière linéaire, mais selon une logique à plusieurs vitesses.

Synthèse des trois trajectoires

L’illusion des méga-deals

Cette concentration est amplifiée par un phénomène médiatique : la surreprésentation des méga-deals (5).

Les levées supérieures à 100 millions de dollars, bien que peu nombreuses, structurent la perception du marché. Elles donnent l’image d’un écosystème en forte expansion, capable d’absorber des volumes importants de capital.

Pourtant, cette lecture masque une réalité essentielle : la majorité des start-up africaines évoluent dans un environnement où le capital reste rare et fragmenté.

Le contraste entre volume de transactions et valeur des investissements en est l’illustration la plus claire : un quart des deals se réalise hors des grands hubs, mais pour une part marginale du capital total.

Ce paradoxe souligne une tension structurelle : l’écosystème se développe, mais son accès reste profondément inégal.

Francophone vs. anglophone : une lecture à nuancer

Autre enseignement majeur : les dynamiques régionales ne correspondent pas toujours aux idées reçues.

Contrairement à une perception répandue, les marchés anglophones ne dominent pas systématiquement l’ensemble du continent. Selon les données Partech, dans les marchés secondaires, les pays francophones ont capté 68 % des volumes d’investissement en equity et 64 % des transactions en 2025 (6).

Ce constat révèle une double réalité : les écosystèmes anglophones dominent les financements les plus importants et les stades avancés, tandis que les marchés francophones jouent un rôle moteur dans la diffusion du capital à un stade plus précoce.

Il en résulte une forme de spécialisation implicite : les hubs captent la croissance, les marchés secondaires génèrent le flux.

Mais cette dynamique soulève une question structurante : les startups opérant dans ces marchés secondaires peuvent-elles accéder aux mêmes niveaux de financement ou doivent-elles nécessairement se connecter aux hubs dominants pour changer d’échelle ?

Une mutation de l’écosystème : la montée en puissance de la dette

Au-delà des dynamiques géographiques, le capital-risque africain connaît également une mutation plus discrète : la montée en puissance du financement par la dette.

Près de 41 % des financements levés en 2025 proviennent désormais de la dette, contre 31 % en 2024 et 17 % en 2019, marquant une progression significative du venture debt dans l’écosystème africain (7).

 Ce phénomène traduit une transformation profonde du marché.

D’une part, il reflète une certaine maturité de l’écosystème, avec des start-up capables de recourir à des instruments financiers plus complexes que le simple financement en capital. D’autre part, il traduit une prudence accrue des investisseurs en equity, dans un contexte global marqué par un resserrement des conditions de financement.

Cette évolution n’est pas anodine. Elle introduit de nouveaux enjeux, notamment en matière de structuration juridique, de garanties et de gouvernance financière.

Mutation de l’écosystème 

Au-delà des chiffres : qui accède réellement au capital ?

Ces constats soulèvent plusieurs questions fondamentales :

  • Les levées spectaculaires mentionnées en introduction reflètent-elles réellement l’état de l’investissement en Afrique ?
  • Les dynamiques linguistiques, géographiques ou institutionnelles influencent-elles l’accès au capital ?
  • Et, plus largement, quels profils de fondateurs parviennent à lever des fonds et pourquoi ?

Ces interrogations invitent à dépasser une lecture purement quantitative pour analyser les mécanismes structurels du financement.

Une série pour décrypter les mécanismes du capital-risque africain

C’est dans ce contexte que les cabinets Dama & Co et The Uplift. se sont associés pour lancer cette série d’articles, afin de décortiquer les tendances, analyser les données et éclairer investisseurs et entrepreneurs et autres acteurs de l’écosystème (builders, connecteurs, accélérateurs…) sur les coulisses de l’écosystème entrepreneurial africain.

Les prochains volets exploreront notamment :

  • les disparités régionales et les logiques de concentration du capital ;
  • l’impact des dynamiques linguistiques sur l’accès aux financements ;
  • les inégalités d’accès au financement selon le genre ;
  • le rôle des trajectoires individuelles, entre talents locaux et diaspora ;
  • ainsi que l’influence, souvent sous-estimée, des subventions dans la structuration des écosystèmes.

Périmètre de l’analyse

Pour les besoins de cette série, une start-up sera considérée comme africaine si elle remplit au moins l’un des critères suivants :

  • elle opère principalement sur le continent africain ;
  • Son équipe opérationnelle est majoritairement basée sur le continent.

Comprendre plutôt que constater

Dans un contexte où les annonces de levées de fonds dominent le récit médiatique, l’objectif de cette série est différent : comprendre les mécanismes profonds qui structurent l’accès au capital en Afrique.

Car au-delà des montants levés, ce sont les dynamiques invisibles juridiques, économiques et structurelles qui déterminent, en réalité, la trajectoire des écosystèmes entrepreneuriaux africains. 

On décrit souvent l’écosystème africain comme un écosystème en croissance. Mais cette croissance profite-t-elle à tous ? Et si non, pourquoi ? C’est ce que cette série va examiner. 

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Sources

(1) Nawy, the largest proptech in Africa, raises a $52M Series A to take on MENA, Partech – May 12th, 2025, https://partechpartners.com/news/nawy-the-largest-proptech-in-africa-raises-a-52m-series-a-to-take-on-mena

(2) Moniepoint has raised US$110 million to power the dreams of millions of Africans everywhere, Moniepoint – October 29th, 2024, https://moniepoint.com/blog/moniepoint-has-raised-usdollar110-million

(3) Rapport Partech 2025 page 2

(4) Rapport Partech 2025 page 10

(5) Sont généralement entendues comme des méga-deals les levées supérieures à 100 millions de dollars dans les analyses du capital-risque.

(6) Rapport Partech de 2025 page 43

(7) Rapport Partech de 2025 page 62

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Sur les auteurs

Clémence Betesuku est consultante et fondatrice de The Uplift. Elle accompagne entrepreneurs et organisations à impact (ONG, fonds et investisseurs) sur les sujets liés à la finance à impact et la prospective stratégique.

Eugène Adamou SAINT-GREGOIRE est Avocat et banquier d’affaires basé à Paris et à Lomé, il conseille les entreprises et les investisseurs dans les secteurs de la technologie et de l’industrie, tant en France qu’en Afrique.

Persis ADKOJE est juriste d’affaires au sein du département Afrique de Dama & Co à Lomé (Togo), elle contribue aux travaux de recherche et aux publications du cabinet.

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